Rêve d'Enfant (extrait 2)



Aujourd’hui, au bord de ma fenêtre, je souris lorsque j’entends Adèle et Mickael, deux adolescents qui entre deux bouffées de nicotine parlent de leurs prouesses, de leurs conquêtes féminines sous le préau du lycée entre leurs allégations sur l’inutilité des équations mathématiques, les intervalles et je ne sais encore. Cela me paraît si loin ces bancs d’école où j’entendais sans écouter. Adèle a des parents stricts. Il n’a le droit qu’à une sortie par semaine, le samedi jusqu’à minuit ; celle qui obnubile ses pensées s’appelle Sophie. Sophie a une paire de « tchoutch » phénoménale selon lui ; elle a de grands yeux noirs, une chevelure aussi longue que les jambes d’Adriana Karembeu. Adèle a de longs cheveux châtains brushés à la mode L’Oréal. Il porte au coin de la joue droite deux petites cicatrices, des traces d’anciens pugilats. Sa hargne est lisible sur ses bras. Ses muscles sont tendus, ses poignets sont raides, ses cuisses sont frêles. Il a le regard absorbé d’un spectre, un corps qui se balance constamment de droite à gauche. Il me rappelle Pascal, ce punk avec lequel je dormais dans les halls d’immeuble. L’œil cinglant, il me contait son vagabondage dans les rues de Berlin, d’Amsterdam. Ses combats dans les hangars. On errait dans les bars, on squattait les jardins publics. On nous scrutait, on s’en foutait. Il me surnommait « Poison », un tag que je n’ai jamais vraiment compris d’ailleurs. Le poison, c’est venimeux, intriguant, mortel. Sa gabardine sentait le poisseux des ports d’Hambourg, ses chaussures coquées étaient râpées jusqu’à ses orteils. Ses journées étaient rythmées par la mendicité, la faim et le froid.




On écoutait Noir Désir, Bérurier Noir. Il pétait comme un zouave au nez des gens, le plat le plus carminatif était le kebab sur le bord de la Saône en train mater la lune argentée, les cimes des peupliers de l’autre côté effleurant cette capsule imperméable, lumineuse comme le halo d’un ange invisible ; on rigolait comme des fous. On était heureux, heureux simplement de se foutre des apparences, de se foutre de nous tout simplement. Notre aventure n’a duré que deux semaines, j’ai l’impression néanmoins qu’il vit encore… ce regard d’enfant.

(éditions Rêve d'Enfant, 2010)

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